BABX
Chevelure en broussaille, visage rond, regard franc, ce jeune homme de 24 ans est un gourmand de la vie, des femmes et des mots.
A l’opposé d’une chanson bourgeoise, bien assise dans son époque (une mère professeur de chant, de piano et musicologue et un père psychanalyste fils de chef d’orchestre) il fait de son chant une arme tranchante pour se mettre en scène. Il y a du Jean Genet et du Antonin Artaud dans la poésie de Babx. Des noms qui peuvent faire peur à tous ceux qui pensent que la chanson est le territoire exclusif de la légèreté.
Il chante non pas pour respirer mais pour être plus proche à tout jamais de la vie et de la mort. Tout cela vient sûrement de ses premières amours qui portaient des noms qui sonnent comme des paires de claques : N.T.M., Ministère Amer, Assassin… Le poing des mots, le choc des rythmes. Babx a aussi improvisé une joute musicale entre Ravel et Debussy, légèrement pervertie par Iggy Pop et Tom Waits. C’est un peu cela l’imaginaire de Babx. Sortie de son premier album le 27 mars 2006. Il suivit en 2009 par l'opus Cristal Ballroom.
Bab.x sont : Bab.x piano, chant – Sébastien Giniaux violoncelle, guitare - Sylvain Gontard trompette, bugle - Sébastien Gastine contrebasse, basse, chant – Fabrice Thompson ou Vincent Taeger batterie, percussions.
On avait laissé BABX loin devant, échappé solitaire, kamikaze magnifique, à la sortie de son premier album. En treize chansons épileptiques, habitées, d'une classe folle, une chose était claire : le garçon évoluait dans une division supérieure, tutoyait ses maîtres, de Waits à Ferré, et dès son coup d'essai plaçait la barre à des hauteurs qu'on n'avait plus connues depuis des lustres.
Chanteur virtuose, auteur démesuré à la langue d'orfèvre maniaque, compositeur orgiaque, fantasque, élégant, déglingué mais toujours précis, doté d'une mémoire d'éléphant et d'une curiosité de visionnaire, BABX nous bluffait par son ambition poétique et musicale, sa puissance et sa fièvre contagieuse. Persuadés qu'on ne le reverrait pas de si tôt on attendait son retour comme on guette celui d'une comète, la chute d'un météore.
Et voici que débarque Cristal Ballroom, avec à son bord un BABX funambule et téméraire, voyageur, hanté comme jamais. Dès l'ouverture, la chanson titre, on s'élève très au-dessus du commun de la chanson d'ici. On sait qu'on ira haut. Très haut. Et rien de ce qui suit ne démentira cette impression première. Aucune entorse à la cohérence de l'album, aucune baisse de régime, aucune soumission aux diktats des formats radiophoniques, à la culture du single, du commerce : ampleur des atmosphères, sophistication des textes, richesse des textures, l'album se déploie et l'exigence est partout, l'ambition impressionne.
BABX chante, parle, scande et sa voix s'étale, lape, lèche, s'enroule, se froisse, se casse, il crie même, et le frisson gagne. Un signe ça. Depuis combien de temps un chanteur qui crie ne nous avait pas ému, transpercé ? Depuis combien de temps cela n'avait pas provoqué autre chose en nous que l'envie de rire ? Depuis le précédent BABX, en fait.
Véritable plongée au coeur du cerveau humain, schizophrène et paranoïaque, cramé à coups d'électrochocs, traversé de visions sous acides, grande danse païenne et dépravée, tellurique et lascive, défiant la mort et les cendres, l'album déroule ses paysages calcinés, nous entraîne aux lisières de l'apocalypse, dans des contrées borderline, au bord, tout au bord. Du désastre, du vide, de la folie. Etats limites, visions cauchemardées, transes orageuses, les mots de BABX explosent comme des grenades dégoupillées, il les tord, les frotte les uns aux autres et dompte une manière en fusion, brûlante, corrosive, combustible, incendiaire.
Sa musique est définitivement organique, parfois tendue, parfois languide, toujours sensuelle, abandonnée mais tenue, des fanfares déglinguées y arpentent des cabarets en ruine, les musiciens semblent échappés d'un orchestre ivre et rescapés des salons du Titanic. Monk rode en embuscade, cubiste obsessionnel et anguleux, Billie Holiday finit les verres de Brigitte Fontaine, on traverse la nuit avec Bashung : c'est partout le règne de l'élégance titubante et satinée, de l'ébriété classieuse, partout on danse, à deux doigts du désastre on danse, puisque tout est foutu on danse, sur le dos du dragon on danse, plus que ça à faire, en attendant que tout s'écroule pour de bon.
Puisque le monde tangue, mieux vaut tanguer avec lui, au Japon sur la banquise, à Islamabad ou Little Odessa, au bras de Lady L, tenant sa folie en laisse, très beaux, très dignes, complètement saouls, baudelairiens.
Olivier Adam
Entre David Babin et la musique, la passion est innée et atavique. Né en 1982 à Paris d’une mère pianiste, professeur et musicologue et d’un père psychanalyste, le futur Babx ne cherche pas sa voie très longtemps. Enfant, il rencontre Nusrat Fateh Ali Khan, car le maître du chant qawwalî collabore avec sa mère. Celle-ci, en plus d’être son professeur particulier de piano, ne cesse d’ouvrir de nouvelles perspectives artistiques à son fils. Si l’on ajoute à cela que le grand-père de Babin est chef d’orchestre et que son beau-père, plasticien, travaillant sur des décors de cinéma, est à l’origine la cinéphilie du garçon, on comprend à quel point la tentation d’une carrière artistique a été grande. Il quitte l’école à 17 ans pour s’y consacrer.
Révolte littéraire
En réponse à la rigueur de sa formation classique, David Babin succombe à la subversion. Celle du rap tout d’abord (Wu Tang, Ministère A.M.E.R.), mais aussi du rock d’Iggy Pop à Rage Against the Machine. A 20 ans, il a compris que « la musique est toujours une forme de révolte » et subit un choc artistique encore plus grand à l’écoute du Récital en Public à Bobino 1969 de Léo Ferré. Le grand chantre de la chanson française lui fait ensuite découvrir les mots de Rimbaud, Apollinaire, Aragon… famille littéraire d’écorchés vifs, désabusés mais pourtant romantiques privilégiant toujours la quête extatique.
De la chorale au studio
Il se produit jusqu’en en 2001, en tant que baryton au sein des Glotte Trotters, chorale de chants du monde. Puis, il se lance seul et compose la bande sonore de spectacles et pièces de théâtre entre 2000 et 2003. L’année 2004 lui réserve un cadeau. Alors qu’il vient de fonder le label Karbaoui Records avec des amis, il a l’occasion de racheter et restaurer le mythique studio Pigalle, dans lequel ont eu lieu les premiers enregistrements de son maître, Léo Ferré, à la fin des années 1940. Babx s’y sent déjà chez lui. Les « vibrations » du studio lui inspirent alors les chansons de son premier album, qui sort chez Warner en mars 2006.
Premier acte
Ce disque homonyme régale les critiques et le public qui y décèlent les références du musicien. Sont cités Alain Bashung, Tom Waits, Jacques Brel et bien sûr Léo Ferré. Qu’il déshabille la société (« Silicone Baby », le tragique « Kamikaze »), qu’il évoque l’amour comme au temps du cinéma de Carné (« Tes lèvres ») ou relate ses souvenirs (« Sous le piano de ma mère »), Babx manifeste un réel amour de la langue. L’album, nominé aux Victoires de la musique 2007, élu Coup de Cœur de l’académie Charles Cros 2006, entraîne son auteur-compositeur sur la route pendant un an. En 2008, Babx apparaît en tant que parolier sur le premier album de Julien Doré.
Salle de bal
Le 6 avril 2009 sort son second album, Cristal Ballroom. Dans une interview de 2007, Babx appelait « Ballroom » la « vie rêvée des autres » celle qu’il a souvent imaginée enfant, lorsqu’il écoutait aux portes du cabinet de son psychanalyste de père. Comment ne pas y voir un parallèle avec le premier single « Electrochocs Ladyland » ? Avec ses allitérations harmonieuses, Babx parle d’un besoin d’évasion, demandé à un mystérieux Docteur. Avec cette exigence digne d’un artisan chevronné, on oublierait presque le jeune âge de cet artiste qui conçoit « Une chanson, (comme) de la haute couture : un pli de trop ou de moins et tout bascule.»


