BERTRAND LOUIS

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De ses deux prénoms il s'est fait un nom. Un patronyme musical. Normal, logique chez ce bon élève du Conservatoire (classes de piano et de solfège) ; ce disciple doué de la scène rock belfortaine; cet initié passionné à la musique contemporaine électro-acoustique…

Deux disques déjà ont fait connaître son nom. Le premier, il y a quatre ans, À 30 ans - un peu auto-bio, beaucoup électro, pas mal pop, moqueur de pub - tient la critique sous son charme. Les filles de 20 ans font même de Bertrand leur « dépressif du mois » - euh, merci les filles… Deux ans plus tard lui succède 2, dont l'éclectisme musical (électro, trip hop, hip pop, bossa rock…) lui vaut la considération de la presse, et la perplexité de certaines radios. Cet album « multicolore, qui parle toutes les langues de la chanson » (dixit Voxx) surprend, semble-t-il, les oreilles accoutumées au monocolore unilinguisme. Heureusement pour les autres oreilles et pour le chanteur, jamais 2 sans trois…

Et donc, voilà Tel Quel, troisième opus du trentenaire accompli.

Celui-là aussi va surprendre. Non que Bertrand Louis ait tout effacé et tout recommencé ; mais comme chacun de ses albums ressemble à ce qu'il est au moment où il le fait, et comme il fait chacun en réaction au précédent, Tel Quel est une nouvelle approche du chanteur et de son univers. Radicale, sous certains angles. Ainsi, Bertrand a arrêté l'électro comme d'autres arrêtent de fumer ou de boire – plus une goutte, plus une taffe ! L'album est résolument acoustique. Choix de son, mais aussi envie d'ouverture : le compositeur est passé du travail de solitaire avec machines à des sessions partagées avec humains.

Avant même d'entrer dans le studio bruxellois où l'album a été enregistré, il a mis au point avec le réalisateur Gilles Martin (complice notamment de Miossec et de Dominique A) un son personnel que les musiciens choisis ont su incarner avec énergie et finesse : André Margail (Dire Straits, De Palmas) aux guitares, Martyn Barker (Fantaisie militaire de Bashung) à la batterie, Xavier Bornens, un fidèle compagnon de Bertrand, au bugle…

Tant qu'à faire autrement, Bertrand Louis a monté les tonalités pour chanter davantage. Musicien à l'origine, plus intéressé d'abord par l'écriture, il éprouve de plus en plus de plaisir à être interprète – et ça s'entend. Sa voix a gagné en légèreté, en clarté. Du coup, le chanteur s'autorise quelques reprises : il s'invite chez Ferré, au Quartier latin – atmosphère explosive, fougue et spleen mêlés. Il emprunte à Gamine un Voyage qu'il faisait déjà à la guitare dans le métro lyonnais, du temps de la manche. Il fait redécouvrir un délicieux mambo, Ma petite rime, signé Jean Dréjac - rencontré par l'intermédiaire de son éditeur de fils…

Ses propres chansons, tour à tour espiègles (Les couettes), ironiques (Le jeu de la séduction), incorrectes (Fumer tue), infiniment séduisantes (Marlène, Au bord de l'eau, Ménilmontant) offrent à l'oreille des balades toniques, des escapades pop et d'emballants vagabondages. Et des duos : avec Sonia Sana, que l'on a entendu avec Amadou et Mariam, avec Thibault Derien, du groupe du même nom. Amicale compagnie pour un album amoureusement conçu ; une proposition printanière au coeur de l'hiver. Bertrand Louis, donc : un nom que l'on retient, tel quel, en toutes saisons.

 

A une époque où l’on veut du festif, de l’apaisement, de l’espoir en barres, on écoute le quatrième album de Bertrand Louis et ses humeurs de FAUVE, et on comprend sa douleur. Dès la première chanson, « Les yeux secs » (tu l’as voulu, tu l’as ton mec/tu l’as voulu faudra faire avec), c’est trop tard, on peut s’attendre au PIRE.

 

Dans cet opus inconfortable, construit comme un THRILLER dont le sombre héros va inéluctablement commettre l’irréparable, Bertrand Louis mêle en effet PORNSTARS, centres commerciaux, CRS, tremblements de terre, CRIMES et autres éléments tantôt dérangeants, indécents, effroyables ou répugnants. Le tout avec une indéfectible disctinction et un sens EXPLOSIF du détournement.

 

Ce nouvel album fait l’effet d’un COUP DE POING. C’est trouble, c’est NOIR, couleur d’« abîme » et d’« ennui » : misère consommatrice des vies pauvres, pauvre misérable ambition des faiseurs de SUCCES, recherche du mal comme rédemption, marginalité d’un TUEUR EN SERIE qui prend seul avec lui-même son plaisir meurtrier (Je ne jouis que si tu meurs)…

 

La majeur partie du disque a été enregistrée à Bruxelles par Rudy Coclet (l’ingé son d’ARNO). On y entend les batteries lourdes d’Amaury Blanchard,  les guitares tranchantes de Geoffrey Burton (le guitariste d’ARNO) et l’utilisation originale des sons de piano préparé façon John Cage.

 

Dans cette mise en abîme, on oscille entre l’ironie mordante (« LA PUTAIN PUBLICITAIRE », « 20H00 », « ON N’EST PAS A L’ABRI D’UN SUCCES »…), le romantisme noir (« FIN SEPTEMBRE DEBUT OCTOBRE », « LE MONDE A L’ENVERS », « LES YEUX SECS »…) et le meurtre (« SCENE DE CRIME », « LE CENTRE COMMERCIAL »).

 

Les textes mélangent comme à l'habitude, citations littéraires, slogans publicitaires ( “Je suis bellle ô mortels comme un rêve publicitaire…je ne suis pas jolie, je suis pire” ) , mais avec cette fois un côté plus CRU et plus RADICAL  (Dis-moi pourquoi tu pleures, pauvre petite fille riche, attachée au radiateur... ) ou encore (Allez vas-y fais-moi mal, que je te montre un peu, mon côté sentimental, tiré par les cheveux...). On notera également la mise en musique d’un poème de Houellebecq “HYPERMARCHE NOVEMBRE” qui clôture l'album d’une manière admirablement glauque.

BERTRAND LOUIS