FRANCK MONNET
Au grand jour ? Trois fois oui. Au sens propre, imagé, figuré.
Quatre ans après « les Embellies », Franck Monnet sort du bois, voix du dedans qu'il hisse comme une voile au dehors. Sans cris, sans aigus, sans s'arracher le gosier, il passe du dépouillement orchestral de son précédent album à un concentré de pop en teintes médium qu'on ne lui connaissait guère. Servi par ces mixages à l'anglaise qui placent le chant au même niveau qu'orgues, guitares et batterie, c'est un chanteur neuf qui apparaît dans une écriture semant des cailloux dont Franck Monnet est sans doute le premier à s'étonner de voir où ils le mènent. Ces minuscules pierres dont il soupçonnait jusqu'alors à peine l'existence le mènent au plus près de son récit, dans ces histoires d'am auxquelles il est si difficile aujourd'hui de trouver un vocabulaire sans avoir l'impression de dire un gros mot. « La Routine » (« ça n'arrive qu'aux autres »), « Douce douce vanité », « Le livre ouvert », « Tu parles », «L'esclandre », « Au Grand Jour », « Gros coeur » ou « T'aimer » ne parlent pas d'autre chose.
Quatre ans, cela aura semblé long à ceux qui ne décollaient plus des « Bancs », « J'adore t'écrire » et autres chansons présentant un style qui ne se regarde pas trop dans le rétroviseur de la chanson française. Sans renier ses influences (Brassens, Beatles, Barbara pour « la délicatesse de son impudeur »), sans défendre non plus de chapelles, sans avoir encore moins la prétention de révolutionner quoi que ce soit, Franck Monnet imposait avec la discrétion du loup un air assez original dans la mesure où il reflète la personnalité d'un gars qui n'en manque pas.
1 461 jours, il n'en fallait pas moins pour porter à maturation des chansons ajustées avec une patience d'horloger au théâtre des Déchargeurs puis en résidence à Ivry sous le regard de Ken Higelin. Mot d'ordre, pas de commentaire entre les chansons. Elles doivent se suffire à elles-mêmes. « Selon Barbara, l'idéal est de n'en faire que cinq ou six mais de les recommencer sans arrêt en changeant un mot, en faisant pivoter un adjectif. »
1460 nuits, un temps nécessaire pour écrire mais aussi pour reprendre son souffle. Car jusqu'à présent tout était allé très vite pour Franck Monnet. Remarqué par Ken Higelin dans un festival de chanson sur le bassin d'Arcachon, le jeune Bordelais avait à peine eu le temps de monter à Paris qu'il signait déjà un contrat avec une maison de disques. Son premier album (« Playa » en 1998) paraissait alors qu'il finissait à peine ses études d'architecture. Deux ans plus tard, son phrasé s'épanouissait dans les langueurs des « Embellies », et pourtant il allait lui falloir tout reprendre depuis le début, connaître le parcours qu'il n'avait pas connu, les rendez-vous avec les directeurs artistiques, les chansons à placer, les maquettes à faire écouter. « Cela a été salutaire », dit-il aujourd'hui. En écrivant pour d'autres (Norman Gaby, Sinclair, Tryo mais aussi Alain Chamfort), il a pris du recul, s'est débarrassé des afféteries pour mieux replonger au coeur du sujet.
On se souvient à ce propos que la chanson la plus connue de Franck Monnet tient en un adverbe. Porté par la voix de Vanessa Paradis sur cet album « Bliss » aux fausses allures sereines, quel autre mot que ce « pourtant » pourrait suggérer les doutes qui s'immiscent entre l'usure et le désir. La musique avait été composée par Matthieu Chedid. Il fut l'un des premiers à découvrir les nouvelles chansons de Franck Monnet ; « Au Grand Jour » par exemple qui ne s'appelait pas du tout comme ça mais « Dimanche soir ».
Dans son labo sur la plaine de Meaux, – M – a joué, arrangé (choeurs de Céline B.) et produit quatre de ces chansons écrites dès janvier 2002. Sébastien Martel et Marlon B. ont réalisé l'autre partie de dix-sept titres ramenés à un programme de dix chansons. Guitare rockabilly Gretsch en bandoulière, Seb Martel a rameuté sa bande : Albin de la Simone (partie de piano sur « Mes Pompes neuves», littéralement en pompes ska), Cyril Avêque batterie), Sarah Murcia (contrebasse), Ibrahim Maalouf (trompette), Camille (choeurs). Emily Loizeau (piano), Emma de Caunes (choeurs) les ont rejoints ensuite. Ah, on allait oublier de signaler que Franck Monnet a joué pour la première fois du piano (« Gros coeur »). « Je me raconte pas mal d'histoires sur les chansons, beaucoup de questions sur les structures. J'ai tendance à énormément gamberger avant puis à vouloir que ça se passe ensuite très vite. Matthieu, Sébastien et Marlon m'ont appris la spontanéité dans la précision. »
Une grande partie d'« Au Grand Jour » a été enregistrée dans un studio de Ménilmontant où la lumière filtre. En plein jour ? Presque. Le son analogique fait le reste. C'est un album dédié à Sir MacCartney. On comprend à l'écoute des mélodies. Mais on ne cherchera pas à en donner une traduction. Cela pourrait atténuer la lueur sourde qui émane de ces deux mots. Au grand jour ? D'accord. Oui, trois fois.


