GERALD TOTO
Gérald Toto c'est d'abord l'évidence d'une voix à nulle autre pareille : féline, sensuelle, délicieusement équivoque, mâle et femelle dans la même inflexion. Cette voix d'exception, sans équivalent dans le champ de la nouvelle chanson d'expression française, trouve tout naturellement des liens de cousinage du côté du Brésil, par son timbre intimiste et troublant ; cette nonchalance savante et virtuose d'un phrasé constamment maîtrisé dans son délicieux balancé, évoquant par instants le timbre suave de Caetano Veloso.
Rien d'étonnant à vrai dire à cette correspondance discrète. Car la musique subtile de Gérald Toto, Antillais de Paris, est incontestablement travaillée par sa créolité, mais loin des clichés de la musique antillaise contemporaine plus que jamais figée dans son folklore ensoleillé. Si la musique de Toto appartient sans réserve à une esthétique créole partant du métissage, c'est dans cette façon qu'elle a de faire son miel de tout ce qui l'entoure, de s'emparer de tous les genres qui font la musique populaire d'aujourd'hui (Nu Soul, R'n'B, pop, jazz, folk, musiques caribéennes) pour les intégrer à un univers composite, hybride, constamment travaillé par l'altérité mais sans heurts ni tensions — convaincue qu'une harmonie fragile naîtra nécessairement de cet amoncellement d'influences disparates — qu'une beauté ultra-contemporaine est à l'oeuvre dans ce type d'aventure syncrétique.
Il faut dire que pour Gérald, la notion d'ouverture à la différence est plus encore qu'un principe esthétique, une authentique règle de vie.
Auteur, en 1997, d'un premier disque remarquable et remarqué, « Les premiers jours », paru chez Warner, posant d'emblée les fondamentaux de son univers (sensualité, tourneries rythmiques chaloupées, ballades suaves et envoûtantes
) ; compositeur et directeur artistique, dans la foulée, du premier opus clefs dans la discographie de Faudel (c'est lui l'auteur de l'emblématique « Tellement je t'aime ») — Gérald n'a cessé depuis d'accumuler les expériences les plus diverses, prenant un malin plaisir à privilégier les chemins de traverses aux routes balisées de l'industrie musicale, les expériences humaines et artistiques aux plans de carrière standardisés. Passant ces dernières années, avec talent et gourmandise, de l'électro orientalisante de Smadj (enrichissant les grooves ethniques d'improvisations vocales résolument jazzy), aux univers singuliers et très dissemblables de Marcel Kanche, Lili Boniche ou Zora ; se produisant dans tous les contextes, en première partie de M ou du jazzman Roy Hargrove ; enregistrant pour le label No Format, avec Lokua Kanza et Richard Bona, un disque étonnant de fraîcheur et d'inspiration instantanée, pour aussitôt s'atteler à l'élaboration d'un spectacle musical conçu autour de l'oeuvre du cinéaste et écrivain afro-américain Melvin Van Peeble — Gérald Toto est aujourd'hui un artiste complet.
Ce nouveau disque, foisonnant, séducteur, extraordinairement raffiné dans sa production — en est une preuve éclatante.
On y trouve pêle-mêle des ballades langoureuses (« Par temps calme », sublime chanson d'ouverture, poétique comme une toile de Gauguin), d'autres à la sensualité délicatement épicée (« Tes dessous »), des croquis sur le vif, façon Brétecher (« les copines »), des divagations poétiques et subtilement politiques (« Sa Nou Pé Fé », « L'eau martienne »), des portraits sensibles à l'érotisme troublant (« Rose ou violet », « Sèche ») — soit toute une gamme de chansons étonnamment variées, pulsées de rythmiques doucement groovy, habillées d'arrangements sophistiqués privilégiant les sonorités acoustiques (guitares entrelacées, flûte, saxophone) et magistralement transfigurées par la voix envoûtante, tour à tour angélique et suave, d'un Gérald Toto au sommet de sa créativité — au sommet de son expressivité.


