HIGH TONE
Situons l'affaire. Underground Wobble est le quatrième album du quintet. Opus Incertum avait ouvert la dance. Acid Dub Nucléïk entérina l'emprise du groupe sur la scène dub. Et un Wave Digger multi pistes mutila dans la foulée leur image de maître étalon du dub pour mieux explorer les abstractions et les breakbeats, exploser les dancefloors pirates et pervertir les beats urbains. Ce parcours réfléchi et défricheur reste totalement ouvert aux rencontres. Et en
parallèle, paraissent ainsi des disques issus de projets parallèles, fruits d'un partage avec les amis, qu'ils se nomment Zenzile, Wang Lei ou Improvisators Dub
L'affaire, donc, est entendue : High Tone s'est imposé durablement sur la scène européenne. Chaque nouvelle avancée du quintet lyonnais est désormais scrutée avec attention. La sortie récente de deux maxis 45t en compagnie de Martin Campbell et Shanti D, enregistrés dans la plus pure tradition du dub anglais, annonçait une envie de retour aux roots, au digidub originel d'Opus Incertum. C'est le cas, du moins en partie.
Underground Wobble est l'album d'un groupe respirant la sérénité, sachant pertinemment où il va, et d'où il vient. Un disque s'offrant quelques plages de retour aux sources, comme prévu, vers ce digidub très ethno où l'onirisme se développe par la magie de leurs samples alors que le riddim, toujours solide, file sur des rails bien agencés. Glowing Fire, placé en pleine mi-temps de cet opus comprenant quinze tracks, en est la meilleure incarnation. Le son High Tone, dans l'imaginaire commun, c'est ça. Et les lyonnais restent
les meilleurs en ce domaine. Ce disque, c'est sans doute aussi une manière d'affirmer : on continue d'avancer, mais ce son, nous en sommes l'incarnation. Un message pour les copycats désormais légion – la rançon du succès.
Driving Fast déboule dans la foulée, et ses nappes aériennes, ses scratchs discrets, son skank « marque déposée », ses breaks impromptus, personnifie là aussi High Tone, dans sa facette la plus évanescente, psychédélique, par ses juxtapositions venus d'un autre univers – écoutez ce break central où s'entremêlent des volutes de guimbarde, une guitare sèche d'obédience africaine et d'envoûtantes voix de sirènes
.
High Tone, c'est un métissage unique issu d'oreilles affûtées et curieuses, élaborant, plus que du dub, un groove tribal abouti comme rarement. On pense parfois au My Life In The Bush Of Ghosts, ce mythique disque de David Byrne & Brian Eno, passé par la moulinette du Black Ark Studio de Lee Perry et assombri par un feeling Scornien.
Car c'est un fait, l'univers High Tone est loin d'être innocent, naïf et tout coloré de rose bonbon. L'esprit est plutôt post punk que baba cool. Chez High Tone, toujours, des cris stridents ou des basses râpeuses se greffent – celles de Round Trip par exemple – et viennent rappeler que la planète est en guerre, que l'avenir n'est pas un tapis de pétales de roses, mais parsemé d'épines.
High Tone, sans paroles mais pas sans conscience, sait par ses samples et ses sonorités traduire un état d'esprit, évoquer un monde pluriel où les cultures, toutes les cultures, peuvent cohabiter : en un titre, le groupe
relie trois continents. Mais les ambiances développées trahissent aussi inquiétude, colère et incompréhension face aux chemins suivis par les puissants. Une opposition traduite dans Understellar, qui ouvre l'album.
Grosse ligne de basse, lente ; scratchs nerveux. Break tout aussi lent, vocaux sci-fi, avant reprise massive. D'emblée, on le sait en posant la galette sur la platine : nous sommes bien chez High Tone.
Le second titre, lancé dès juillet en téléchargement gratuit, se nomme Freakency, débute de manière tranchante et ne s'arrête, eh bien, jamais
Un pur tube underground à faire dodeliner toutes les têtes, dreadlockées, rasées et autres. Bien tordu, ce titre illustre au mieux l'énorme maîtrise désormais acquise par le groupe. Un son unique, qui
peut paraître dark à certains, de par ce goût prononcé pour le granuleux et les contrastes.
Underground wobble illustre un autre fait, High Tone ne s'est jamais montré aussi bavard. Pas d'invité au micro, non, mais ces samples cinématiques illustrant nombre des tracks ornent un peu plus la palette d'un dub où tout agencement doit être fait en finesse. Autant d'ingrédients disparates nécessitent impérativement une cuisine interne subtile. Un X-Ray par exemple serait presque de l'architecture sonore dans sa conception, ses montées, breaks, ruptures. C'est en ça que High Tone se rapproche
des expérimentations d'un dj Shadow ou d'un Amon Tobin. Ce type de morceau montre clairement que les essais du précédent Wave Digger sont désormais transformés, qu'un nouveau cap a été franchi pour High Tone. Un cap important qui pourrait bien leur ouvrir de nouvelles portes autour du monde, eux qui reviennent tout juste d'une nouvelle tournée en Asie.
Le tout a été enregistré en trois semaines au studio de la Loge, inaugurant ainsi les lieux, après quelques mois de composition. Il s'agit tout simplement du studio perso monté par Grégory Aldea, leur sonorisateur.
Certains des morceaux furent élaborés dès septembre 2006. Le mixage s'étant poursuivi durant encore un mois, toujours sous l'égide de Greg Aldea.
Insatiable, le quintet lyonnais n'a pas fini de faire trembler les murs de vos voisins. Tremblements, ou oscillations souterraines
c'est d'ailleurs le nom de ce disque à se procurer vite, très vite. Underground Wobble,
reflet évident d'un air du temps que peu de groupes actuels ont su graver sur sillons, ou tout simplement saisir.


