HOLDEN
Il y a tout juste quarante ans, mais c'est probablement un hasard, les Beatles publiaient un album charnière intitulé Revolver. Derrière ce nom brutal se dissimulaient pourtant quelques-unes de leurs chansons les plus délicates et raffinées : Eleanor Rigby, I'm only sleeping, Here, there & everywhere...
Nous sommes en 2006 et rebelote, un groupe prend le risque de tromper son monde en baptisant son nouvel album Chevrotine et y renferme à son tour un chapelet de jolies chansons ouvragées avec des pincettes. Des chansons, pour la plupart faussement tranquilles, qui bouillonnent de l'intérieur et menacent souvent de faire parler la poudre. Chevrotine, donc. Ce groupe, un peu à part dans la cartographie du rock et de la pop hexagonaux, porte un (pré)nom anglais dont la référence n'échappera à personne : HOLDEN. En intitulant son premier album L'arrière-monde, voici déjà huit ans, HOLDEN pressentait sans doute un devenir résolument en retrait : des premiers rangs tapageurs, des m'as-tu-vu, des tendances aussitôt faites, aussitôt défaites. Depuis 1998 qui vit s'emballer La Machine – un rouleau-compresseur, une scie, le hit-single qui aurait du, dans un monde meilleur, les propulser aux sommets –, le groupe amené par MOCKE (guitare) et ARMELLE PIOLINE (voix) aura donc évité de brûler d'inutiles cartouches en ne publiant que des disques longtemps maturés.
Le troisième, Chevrotine, malgré la déflagration de son titre, ne déroge pas à cet état d'esprit qui est celui du groupe depuis Pedrolira (2002), conjuguant de façon assez inédite une écriture pointilleuse, tant au niveau des textes que des musiques faussement légères qui les enrubannent, et un travail de production singulier qui fait partie intégrante de leurfaçon de composer. Certes, ils ont eu la chance, dès le précédent album, de rencontrer ATOM HEART (alias Señor Coconut) engagé pour mixer Pedrolira et désormais co-réalisateur de Chevrotine. L'album fut d'ailleurs enregistré sur ses terres, à Santiago du Chili, où HOLDEN possède désormais ses habitudes et un réseau de fans qui, bien qu'hispanophones, connaissent ses textes de chansons par coeur. Toute la richesse et la densité du son HOLDEN, le groupe – qui compte cinq membres – la doit avant toute chose à l'extrême étendue de ses affinités musicales, allant du jazz libre au Hi-life africain, des songwriters américains des seventies aux propositions sonos contemporaines du post-rock.
Autant d'influences que l'on retrouve, parfaitement intégrées dans leur paysage, sur les 11 chansons du nouvel album, parmi lesquelles figure un duo au beau fixe avec JEAN-LOUIS MURAT (L'orage). Dans son art particulièrement achevé du brouillage de pistes, HOLDEN multiplie ici les surprises. Lorsqu'il choisit de célébrer Madrid, il le fait avec des guitares importées autant d'Italie, de chez Ennio Morricone, que du désert Arizonien de Calexico. Et y rajoute un saxophone plus assurément sorti du Village Vanguard que des bodegas madrilènes. La rythmique nonchalante de Ce que je suis ou celle, beaucoup plus énergique, de Sur le pavé démontrent également la capacité du groupe à modifier à l'infini ses angles de tirs. Ce qui, à y bien réfléchir, est une qualité plutôt rare dans le contexte des années 2000 où les formules se déclinent sous toutes les coutures et à l'infini jusqu'à saturation. Aucun risque de ce genre avec Mocke et Armelle, songwriters dont l'inspiration ne tient pas en place.
De plus en plus, malgré son attachement à la langue française qui fond si élégamment sous les cordes vocales d'Armelle Pioline, HOLDEN apparaît comme un groupe sans frontière, un groupe hors champs, hors saison, unique dans sa façon de modeler des passages instrumentaux aussi complexes qu'envoûtants et de les accorder avec des mélodies qui poursuivent longtemps l'auditeur après leur extinction. Face à un certain malentendu né avec un ou deux titres particulièrement piquants et vibrionnants du précédent album, qui voyait le groupe affublé d'une étiquette «néo-yéyé» totalement hors sujet, HOLDEN a cette fois choisi de gommer le maigre lien qui le rattachait aux sixties pour creuser plus avant les veines atmosphériques, contemplatives et organiques qui irriguent naturellement ses chansons.
La prochaine étape consistera à transposer sur scène ce visage musical aux éclairages multiples et aux reliefs incalculables, dont la frivolité pop n'est désormais plus qu'une humeur de façade.


