JOSEPH D'ANVERS

Les jours sauvages vont débarquer… Autant inspiré par Gus Van Sant, Harmony Korine, les jeux vidéos (Canis Canem Edit) que par les romans cultes du Japonais Murakami Ryû, Joseph s'attaque au thème de l'addiction (« l'amnésie », « 1000 fois ») et aux maux de l'âme (« Kids », « Le continent »), se questionne sur le futur (« Les chiens (mangent les chiens) », « Sept jours d'une vie») ou sur le genre humain (« Les anonymes », « A mi distance », « Par avance »). Sa collaboration avec Alain Bashung (Joseph signe le texte de « Tant de Nuits » sur le récent Bleu Pétrole), le pousse à affiner encore sa plume et lui donne l'envie d'aller plus loin sur son propre album, où il trouve l'équilibre entre le fond parfois dur et la forme, entraînante et enlevée. « A mi-distance », enregistrée avec la chanteuse The Rodeo, illustre la double voie empruntée : énergie sauvage et chant laid back, sensualité et états d'âme.

Rage et douceur. Deux mots qui révèlent la personnalité de Joseph d'Anvers. Et avec elle, sa musique. Pour ce troisième album, Joseph d'Anvers retrouve le précepte punk de ses débuts musicaux : Do it yourself. Après l’échappée de son précédent album Les jours sauvages (enregistré entre le Brésil et Los Angeles), c’est aux studios de la Seine à Paris, qu’un Joseph d’Anvers auteur, compositeur et pour la toute première fois réalisateur, a convié les musiciens qui l'accompagnent depuis la dernière tournée. Parmi eux on retrouve les membres de groupes français tels que Tahiti Boy & The Palmtree Family, Phoebe Killdeer & the Short Straws, Jamaica… Que cet environnement ait influencé Joseph d’Anvers dans l’écriture et la mise en œuvre de ce nouvel album est certain, tant du point de vue de la production et des arrangements que de celui de la posture, si chère aux rockeurs : qu’est-ce qu’être artiste français, amoureux de la langue et soucieux de ne pas la renier, et baigner dans un univers musical empreint de références anglo-saxonnes, de Nick Cave à The National, de Burroughs à Richard Lange?

La réponse choisie par Joseph d’Anvers trouve écho dans la dualité rage / douceur.

Douceur, car à la façon d'un Daho ou d'un Jacno, la voix velours se pose avec simplicité et retenue, toujours contenue. Les textes en français, teintés ça et là de boucles en anglais, dévoilent la sensibilité de l'auteur et son goût pour la musique des mots, sans jamais perdre le sens, primordial. Il faut dire que l'exercice littéraire est aujourd'hui plus que jamais familier de Joseph d'Anvers qui a en 2010 publié un premier roman La nuit ne viendra jamais, salué pour sa maturité. Douceur toujours dans les arrangements : chœurs envolés, lyrisme des cordes, rythmiques grooves, claviers hypnotisants aux teintes électro 80’s.

L’atmosphère de ses deux premiers albums et l’attrait de Joseph d’Anvers pour la boxe, les gueules cassées et les endroits louches trahissaient une douleur profonde, une fracture. Qu’en reste-t-il ici ? Une rage. Car malgré la douceur de l’interprétation, les textes n’en demeurent pas moins empreints de ruptures, de drames, de disparitions… L’album se présente comme une fable, l’histoire d’une vie, avec son lot de bonheurs adolescents (« Always better (Paranoid) » et son évocation du mythe de l’endless summer), de déchirures extérieures (« Radio 1 » en référence au No sex last night de Sophie Calle) et intérieures (« Leave me alone »), de regrets (« La résilience », « La chute »), de coups foireux et d’expérimentations en tous genres (D.A.N.G.E.R), et finalement la solitude heureuse (« Les âmes solitaires »).

« Ma peau va te plaire », en ouverture, donne le ton. Joseph d’Anvers y incarne une femme délaissée. Sur un texte explicite originellement écrit pour Alain Bashung mais qui à l'époque de Bleu Pétrole n'avait pu voir le jour faute de musique pour l’accompagner, le titre laisse découvrir une rythmique puissante et une section de cordes (40 musiciens du Budapest Symphony Orchestra à qui l'on doit notamment les morceaux de bravoure du dernier Arcade Fire), dans une formation identique à celle utilisée par Jean-Claude Vannier pour les arrangements de Melody Nelson : Joseph d'Anvers cherche la gravité, par les textes et dans le son. Rage toujours quand est venue l’étape cruciale du mix. Les bas sont archis présents et le son appuyé, gonflé, tranché de Darrell Thorp (également mixeur de Beck et de l’IRM de Charlotte Gainsbourg) rajoute au disque une puissance brute.

Marqué par les influences rock anglo-saxonnes telles que The Foals, Tv On The Radio, The Black Keys, The Kills, et par l’exemple d’Alain Bashung, Joseph d’Anvers prend peu à peu ses marques et impose son style : produire un son au croisement de l’organique et du synthétique, soigner les arrangements, créer une dentelle sonore flirtant avec l'expérimentation sans jamais perdre de vue l’efficacité musicale. Être original, assumer ses choix, et espérer trouver écho.

L'album a failli s'appeler la résilience, soit dans sa définition la plus générale, le résultat de multiples processus qui viennent interrompre des trajectoires négatives. Cela est dit. Il s’appelle finalement Rouge Fer, marque indélébile en forme de cicatrice.

Joseph d’Anvers semble avoir trouvé son équilibre… Entre rage et douceur.

JOSEPH D'ANVERS