KWAL
Là où j’habite représente un carrefour, celui que Kwal a fini par dévoiler à force de découvertes et d’inspirations. C’est le fruit d’une voie hybride aux couleurs « slam-chanson-groove », conduite par des chansons toujours plus personnelles, le ton naturel de la voix, les mots écrits pour être écoutés tel un conte. Et lorsque Kwal s’exprime, il entraîne trois directions, prêt à surprendre dans l’intimité, l’humour et son engagement irréductible.
Depuis que Vincent Loiseau s’est donné Kwal comme nom de scène, il a mis en musique son désir d’indépendance. Cet auteur, compositeur et interprète a su poser des mots sur ses voyages, construire des sons sur ses rêves, tisser des liens avec les gens. Ses premiers pas en solo l’ont d’abord révélé à contre-courant de la scène hip-hop avec son album « Mogo Ya ». Le temps de grandir, d’apprivoiser certains doutes et de succomber à des envies enfouies, le musicien dévoile aujourd’hui plus que jamais sa propre patte. Il a beaucoup écrit et pris le temps de donner vie à son album, Là où j’habite. Cet album est comme une invitation, avec une approche vers des histoires plus intimistes : « Je n’ai pas été les chercher bien loin, tout juste en bas de chez moi », introduit Kwal dès sa première chanson.
Voilà un projet nouveau pour un musicien qui s’est éveillé à des sensations inattendues. Peu importe le mot que l’on prendra pour le définir puisqu’il s’agit avant tout de parole. Le slam, désigné comme poésie orale, serait sans doute le plus proche de la nature de ce projet. Le conte s’impose comme expression naturelle, à la fois douce et convainquante. Kwal l’explique dans un parcours progressif : « Au cours de mon travail, j’ai eu l’occasion de poser des morceaux sans rythme.
J’ai alors réalisé que je pouvais parler des textes, les conter plus que les rapper vraiment. Je me sens plus à l’aise aujourd’hui à raconter un texte à la façon d’un conteur plutôt qu’à le tchatcher. »
Un flow plus posé sort de sa bouche et rencontre un habillage sonore à la dominante acoustique et empli de cordes. Le métissage reste au cœur de l’œuvre, avec des parfums d’Afrique mariés au jazz, à des textures électroniques ou à la musique classique, et entourés de morceaux de chanson swingante. Ces explorations nouvelles accompagnent le parcours d’un artiste en mouvement par nature.
Là où j’habite nous mène au plus près de l’intimité de l’auteur, de son entourage et ses expériences. Dans des portraits touchants, il rend hommage à ses amis qui cherchent à reconstruire leur patrie (Hassan) ou qui font preuve de courage avec optimisme (Bonhomme).
Il raconte aussi la vie de l’ancien autour du comptoir du coin (Chez Lucien). Kwal prend position pour ce qu’il croit juste. Il décrit son voisinage vivant et cosmopolite autour de la famille de Guinéens expulsée (Là où j’habite), et interprète la voix d’un immigré déraciné et dérouté (Exilé). Ses messages parlent de droit, de respect, d’identité (France), de conviction. Il médite aussi sur son statut d’artiste et sur les raisons qui lui indiquent ce mode d’expression au quotidien.
Ne sachant dans quelle case se situer, il parle de « son univers » dans Bienvenue et soulève en force les frontières terrestres et musicales dans Tapage nocturne. L’amour (Un bout de route) et la mort (Segou yo) adoptent un ton tendre et réfléchi.
Dans une toute autre veine, Kwal met en scène ses maladresses avec humour et dérision (« Reviens ! »). Il surprend aussi, un peu bouffon dans Les pénibles, où il crée des saynètes au cœur de « la vie d’artiste », avec une galerie de personnages que le chanteur Matthieu Bouchet l’aide à interpréter en maniant caricature, humour et gaieté.
« Aujourd’hui sur scène, j’utilise ma voix naturelle. C’est un parcours qui s’est fait petit à petit et j’ai l’impression que j’ai mis 10 ans avant de trouver ma voix. » Avec un timbre plus direct, les messages eux, restent chargés de sens. Au fond, ils ont toujours été révélateurs d’une contestation sans haine, que seule la vérité rend tour à tour violente ou sensible. Ainsi, la tendresse reste indissociable de la toile sociale et politique. Parce que dans le langage de Kwal, créer c’est aussi résister, ses personnages sont d’abord des personnes réelles. Il a déjà prouvé son engagement sur le terrain, réunissant avec son équipe des moyens pour organiser des ateliers autour des pratiques hip-hop avec des enfants des rues de Bamako, des jeunes talents en herbe dont il a produit les chansons. C’est un projet qui lui tient à cœur et qu’il parraine activement depuis cinq ans. Le genre d’expériences qu’il faut prendre le temps de construire et qu’il envisage sans doute ailleurs, comme en Cisjordanie où il a déjà beaucoup voyagé et noué des contacts.
En tant qu’artiste, Kwal a trouvé en Afrique un terrain de partage et d’inspiration. Il en parle comme une moitié de lui liée à ce continent. Au Mali, il façonne des chansons à part, collabore avec les protagonistes de la scène hip-hop locale et échange aussi avec les musiciens traditionnels. Son deuxième album entièrement interprété en bambara vient de paraître là-bas, où le musicien blanc a été accueilli à bras ouverts, où son implication est largement reconnue et appréciée. Kwal continue aussi de coucher des histoires sur le papier et a terminé l’écriture de sa deuxième nouvelle sous la forme d’un conte. En plus de ses talents d’auteur et d’interprète, Vincent Loiseau compose ses musiques, écrit les arrangements pour cordes. Il va plus loin, pensant aussi à inclure d’autres formes artistiques pour illustrer son propos. Ses spectacles prennent ainsi en compte des dimensions théâtrales, des chorégraphies, tout ce qui constitue une animation expressive de son discours.
Là où j’habite distingue l’engagement d’un artiste, son renouveau et ses passions musicales multiples. Si une page se tourne grâce à cet album, c’est avec le sentiment d’avoir trouvé sa place. Il offre sa vision sincère et cohérente, un fil conducteur qui a été travaillé pour faire vivre ces sensations en live, grâce à une résidence créative au Chabada à Angers. Désormais, c’est sur les scènes du monde que Kwal s’apprête à « colporter ses p’tits messages ».


