MIOSSEC

Il y a des rencontres inéluctables. Des routes qui semblent destinées à se croiser, des chemins de traverse qui finissent par se rejoindre. Si Christophe Miossec et Yann Tiersen n'avaient encore jamais emprunté la même voie, c'est parce que l'un comme l'autre étaient trop occupés à tracer leurs propres sillons en dehors des sentiers rebattus. Deux parcours bien singuliers, qui ont fini par déboucher sur une étape partagée. Il faut dire qu'il y a assez de points communs entre ces deux voyageurs hors du commun : finistériens tous deux, terriens et marins à la fois, Brestois, quoi … Un vrai tandem, sur le même t'aime, pour paraphraser qui on sait. Des anathèmes miosseciens sur des thèmes tierseniens, ou inversement, et tant pis pour les barbarismes. Ca s'intitule « Finistériens », et ça n'est pas rien. Une réunion aux sonnets, des harmonies amies, un unisson au diapason. Comme dit Christophe, avec le sourire ravi de l'explorateur qui foule enfin un rivage inconnu mais déjà familier, « je n'ai jamais aussi peu discuté d'un disque, il n'y a pas eu de débat d'idées, tout a coulé de source dans un laps de temps très court, comme un épaulé-jeté. » Epaulé-jeté, mais pas copié-collé. Une véritable oeuvre commune, un accouchement à quatre mains où l'un et l'autre s'assemblent, se fondent, se confondent. Inutile donc de chercher qui a fait quoi, de la poule ou de l'oeuf… Imaginez le travail. Miossec, dans son coin de Bretagne, recevant par la poste des maquettes enregistrées sur fond de vagues par Tiersen, pendant ses vacances aux Philippines. Puis tous deux se retrouvant entre Brest, Bruxelles et Paris, pour élaborer, arranger, déranger, peaufiner… avant d'inaugurer ensemble les chansons sur scène, au début de l'année 2009, au cours d'une mini tournée à guichets fermés. L'un joue de tous les instruments, l'autre déjoue tous les pièges. Les écueils de la répétition, de la routine, du déjà vu et entendu. Comme dit Miossec : « Je voulais aller ailleurs, éviter de radoter, changer de paysage musical, ne pas refaire un énième disque de folk, il y en a assez comme ça en ce moment… » C'est ainsi, le septième album studio de Christophe Miossec ne ressemble à aucun des précédents… ou à tous à la fois. Indéniablement, c'est du Miossec, du vrai: ces galops de rimes à l'émotion contenue, ce lyrisme cru au romantisme farouche, cette voix à fleur de gorge, ces odes douces amères à la houle frissonnante, au ressac irrégulier, à l'image de ces mélodies qui serpentent et s'insinuent. Y'a du tangage, y'a du roulis, mais comme bercés, enveloppés des brumes sonores tissées par Yann Tiersen, à la fois drues et aériennes, compactes et précises, aux reflets quasi symphoniques, pianos, cordes, guitares et percussions unis dans le même mouvement ondulatoire. Un disque de ruptures, aussi, au pluriel nullement pleurnichard. De « Seul ce que j'ai perdu (m'appartient à jamais) », énigmatique citation empruntée à l'écrivain Elisa Félix, dite Rachel, à « Loin de la foule », éloge de l'art de se taire pour aimer mieux, en passant par « Quai Montparnasse », évocation d'un départ pas vraiment annoncé, sur fond de traditionnel américain, Miossec, éternel amoureux transi et fidèle amant transitoire, revisite sans redire, ressasse sans rabâcher, le tumulte des sentiments et les tourments des relations humaines. Chantre de l'amour et de la haine aussi, (« qui ne font qu'un parfois »), comme dans « Haïs moi » (prononcé « Aïe moi »…) fière supplique en quête de pardon rédempteur, ou « Nos plus belles années », féroce diatribe contre la dépendance affective, inspirée par un téléfilm italien. Ou encore « Fermer la maison », texte au départ destiné à Bashung, qui décrit la destruction inexorable, « pierre par pierre, brique par brique », d'une relation amoureuse qu'on croyait pourtant bâtie sur du roc. Quand il était journaliste à Ouest France, il y a déjà des lustres de cela, Miossec affectionnait particulièrement les sujets sociaux, ceux qui lui permettaient de parler des gens, tout simplement. Des affinités que l'on retrouve dans des chansons comme « Les chiens de paille », implacable constat (écrit bien avant la crise) d'un monde du travail en proie à la désespérance, « Les joggers du dimanche », footing mélancolique, « Jésus au PMU », émouvante prière de comptoir, ou « CDD », allégorie conjoncturelle de l'histoire du type qui tombe du vingtième étage et qui murmure, en passant devant le huitième, « jusqu'ici tout va bien… » L'air de rien, « Finistériens », album brestois buriné et sculpté à quatre mains, mi-Tiersen, mi-Miossec ( Tierssec ou Miossen ?), marque une nouvelle étape dans la carrière d'un bourlingueur pas encore rangé des embruns. Un disque qui brûle, qui boit, qui baise, qui prend et qui étreint. Tout Miossec pour le prix d'un.

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