SCRATCH MASSIVE
LE NOUVEL ET DEUXIÈME ALBUM DES SCRATCH MASSIVE CONCILIE L'ÉNERGIE ÉLECTRO DE LEURS DJ SETS ET UNE INSPIRATION NEW WAVE.
Puissance, noirceur, émotion
Voici quelques-uns des adjectifs qui viennent à l'esprit lorsque l'on se plonge dans l'écoute de Time. Le nouvel album du duo parisien parvient en effet à marier une électronique tranchante à une forme de mélancolie robotique et de romantisme new wave, délaissé de toute nostalgie eighties. Taillé pour le dancefloor comme pour le salon, ce disque possède une vigueur et une modernité qui surclassent aisément les tentatives de fusion électroclash du début des années 2000.
Cette vigueur, Maud Geffray et Sébastien Chenut la tiennent de leur pratique assidue du Djing.
Chaque week-end, ils livrent de nombreux sets aux quatre coins du globe, entre leur résidence mensuelle au Pulp (les historiques et hystériques soirées Naked, dont ils ont récemment tiré un excellent CD), leurs visites régulières au club madrilène le Nature et des dates qui les emportent régulièrement aux confins de l'Europe, du Moyen Orient ou des Etats-Unis. Depuis plus d'un an, ils sont même les témoins privilégiés d'un nouveau règne de l'électro sur une scène club qui avait accueilli en fanfare le retour du rock. Si certes, le mélange des genres ne choque plus personne sur les dancefloors, si les mélodies pop et les guitares rageuses viennent souvent se télescoper aux boîtes à rythmes (ce qui est le cas sur cet album), la puissance du son synthétique a retrouvé toute sa force chez un nouveau public. En effet, beaucoup l'ignorent aujourd'hui, mais la suprématie actuelle du rock masque une réalité plus complexe et une scène particulièrement créative dans le domaine de l'électro. Loin des majors et des médias, le réseau international techno est en proie depuis deux ans à un sacré renouveau et témoigne de pas mal d'expériences créatives, dont le deuxième album des SM est un exemple idéal.
Après un passage chez Warner au début des années 2000, à l'époque où les majors ont tenté d'exploiter les effets de la french touch, les SM ont réalisé qu'il leur était difficile de s'adapter au système contraignant des maisons de disques. Depuis, Maud et Sébastien ont donc opéré un retour salutaire vers l'indépendance au sein de leur label, dans lequel ils gèrent désormais l'ensemble de leur carrière, sans pression extérieure ni perte d'énergie.
Après un maxi remarqué et un vrai tube underground sorti sur le label allemand Traum (l'imparable Girls On Top), ils sortent d'ailleurs leur album sur leur propre structure Chateaurouge, et ont licencié Time chez Nocturne, qui le fait distribuer dans certains territoires par le prestigieux label de Cologne, Kompakt. Aujourd'hui, c'est en Allemagne que cela se passe et c'est ce pays qui, en quelque sorte, donne le la des tendances électroniques à l'international. D'ailleurs, c'est une personnalité berlinoise des plus illustres qui est venu prêter main forte aux SM sur leur album, en la personne de Moritz Von Oswald, fondateur du duo Maurizio, qui a assuré l'étape du mastering. Son travail apporte à Time une chaleur et une précision qui confèrent à l'album une belle puissance sonore, que l'on est loin de retrouver chez tous les groupes actuels. Quant au mixage réalisé par Nicolas Borne et Pierre-Yves Casanova (auteurs de maxis sous le pseudo de Sex Schön), leur technique ajoute clarté et relief à l'électro déjà particulièrement ciselée du groupe.
Désormais « adoubés » par une personnalité telle que Von Oswald, elle semble bien loin, l'époque où les jeunes Maud et Sébastien se sont rencontrés dans les clubs de La Baule, sur la façade de l'Atlantique, vers 1993. Pendant quelques temps, ils vont faire partie de cette génération raveuse et clubbeuse, qui parcourt la France et les fêtes et n'hésitent pas à faire des centaines de kilomètres pour aller écouter Garnier au Rex Club.
Cette période festive et cette parenthèse enchantée, c'est aussi celle de leur couple qui, s'il ne durera qu'un temps, donnera naissance à un duo musical quelque temps plus tard, en 98, et à une poignée de premiers maxis électros remarqués en 99, sur le label Euterpe. La suite, c'est un premier album, Enemy & Lovers en 2003, des maxis souvent percutants (Icebreaker), des remixes enlevés (pour John Lord Fonda, Telepopmusik ou Demon), des singles solos pour Sébastien (sous son pseudo Harvey Smithfield), un CD de leur label, des participations à d'excellentes compilations (Ivan Smagghe, 2 Many Djs, Colin Dale
), leur CD mixé Naked sorti l'année passé (où se télescopaient Soulwax, Nina Hagen, !!!, Steve Bug ou Death in Vegas), la bande originale d'un film de Zoe Cassavetes (Broken English, bientôt en salle), et enfin Time. Un album qu'ils définissent comme un disque « d'électronique noire » (des titres comme Silence ou Shadows ne trompent pas), doté d'une évidente « filiation rock » et d'une « inspiration new wave », dont le titre pivot serait le bien-nommé Soleil Noir. Ce titre étrange et irréel, s'il ne possède ni la vigueur ni l'énergie des autres morceaux présents sur l'album, concentre en effet en 5'30 une bonne partie de son esthétique. Des sons tranchants et torturés, des choeurs glacés, des mélodies languides ainsi qu'une basse ronde et gonflée illustrent bien la manière dont les SM sont parvenus à recycler l'héritage mélancolique et ténébreux de la new wave, du Three Imaginary Boys de The Cure (l'album favori de Maud, qui donne ici lieu à une belle reprise apaisée, chantée par Frank Arbaretaz), en passant par les productions 4AD, le baroque de Kas Product, la vigueur martiale de l'Electronic Body Music, ou le spleen moderne de Radiohead (Sébastien dit admirer par dessus-tout le travail de production de Nigel Godrich pour le groupe de Thom Yorke).
Mais que l'on ne se méprenne pas. Les SM ne prétendent en rien rivaliser avec la poésie nocturne des Cure ou de Radiohead.
Plus simplement, avec cet album, ils signent un album électronique moderne, qui assume parfaitement sa filiation avec la pop, mais pour mieux se détourner de ses clichés, de ses figures imposées ou de la nostalgie rampante des années 2000.
A voir aussi: SCRATCH MASSIVE - Paris Feat. Daniel Agust // Extrait de l'album Nuit de Rêve.


