Barbagallo

Barbagallo

C’est un mouvement qui gronde partout dans nos contrées, gracieusement mais sûrement : il faut réinventer la manière dont on chante la langue française, dont on se l’approprie, dont on la fait muter. La faire muter comme la firent muter en leurs temps Barbara, Gainsbourg, Boris Bergman, Comme la font muter aujourd’hui Sébastien Tellier, Bertrand Belin ou Julien Barbagallo - explorateur de longue date des marges de la chanson française avec Aquaserge ou son projet solo Lecube qui a longtemps chanté son âme, comme tant de ses concitoyens, en anglais, par facilité. Mais exilé depuis quelques années en Australie, notamment parce qu’il tient fûts et charleys dans l’institution indie pop australienne Tame Impala, “Big Dog” comme on le surnomme là-bas a profité de son isolement linguistique pour libérer sa langue, le mot, l’idée, et reconnecter avec son histoire et ses racines. C’est une révélation, donc, autant pour lui que pour nous : sur Grand Chien, Barbagallo fait feu des mots et accents de sa langue maternelle (le français singulier de son Albi natale) et tombe, pour la première fois, le masque, en embrassant d’un seul geste jusqu’aux recoins les plus complexes de son identité, et en se débarrassant des formules toutes faites de la pop dans la parlure de Shakespeare et Elvis Presley. Et comme une évidence, le voilà qui renaît : en artiste unique en son genre, et en fer de lance majeur d’une pop française progressive qui n’en finit pas de pétarader. Le chemin fut long et sinueux. Initié à la musique par un père tapageur et quelques onomatopées, arrivé aux percussions (la première : une boîte en fer avec le logo Lu dessiné dessus) puis à la batterie à l’école de musique d’Albi, Julien s’est dirigé dès qu’il a pu vers le rock progressif de Genesis puis l’indie pop de Teenage Fan Club, Flaming Lips ou Super Furry Animals. Son premier grand groupe, il mélange peu ou prou les deux et vous le connaissez si vous aimez la musique française qui ose encore chercher : il s’appelle Aquaserge, et il l’a formé avec le virtuose Benjamin Glibert et le multi-instrumentiste Julien Gasc, qu’il connaissait déjà au lycée. L’histoire du trio (bientôt quatuor, quintet ou trio de nouveau) est une histoire de famille et de joyeuses expériences impossibles aux confins de la chanson, du free jazz et du rock expérimental, une histoire intense et mouvementée, faite de révolutions, de mouvements tectoniques et d’échappées libres qui n’ont cessé de nourrir les expérimentations de ses trois membres fondateurs. En parallèle, Barbagallo a bricolé, en solo, et joué pour quelques-uns des plus beaux groupes de nos contrées, comme Hyperclean Bertrand Burgalat et Tahiti 80. La rencontre avec Tame Impala, pourtant, a tout changé. Sans voler en éclats, Aquaserge a dû se réimaginer sans son troisième pilier, sans jamais couper les liens. Et sans son crew, sans sa famille, Barbagallo s’est réinventé. Deuxième album sous son nom après l’offrande Amor de Lonh, mise en ligne par la Souterraine, cette nébuleuse promotrice de la chanson française expérimentale en 2014, et le quasi-tube “Ça, tu me”, Grand Chien n’est pas un énième disque d’indie pop dédaigneuse sur les bords qui s’amuserait avec les codes de la variété. C’est un album de chanson française ouverte à tous les vents, autant à la pop anglos-axonne la plus méticuleuse qui a donné à Julien son amour de la mélodie parce qu’il ne comprenait pas les paroles que la lingua franca de la variété française lettrée du coeur des annés 80 (celle des Voulzy, Souchon, Bashung) ou les musiques ancestrales du territoire occitan. C’est d’ailleurs le premier paradoxe qu’on remarque : composées et enregistrées seul (Julien joue tous les instruments) à Melbourne ou dans des chambres d’hôtel aux quatre coins du monde, les chansons de Grand Chien ne parlent que d’échappées belles, de mouvement infini vers des lieux divers et à peu près tous mélangés : le Nouveau Mexique et le Tarn, la Sicile éternelle, l’Australie et l’Occitanie, là-bas et ici. Alors forcément, les traditions musicales se mélangent, au-delà du raisonnable et du raisonné. Amoureux des beaux thèmes, de musique synthétique de chez nous, de Françoix de Roubaix, Julien Barbagallo est un compositeur fondamentalement européen, essentiellement français, et ça s’entend à chaque entrée en matière, à chaque trou d’air, à chaque refrain. Moins attendu, moins entendu dans les disques de la concurrence, Grand Chien exhale en même temps de partout ces musiques populaires ancestrales qu’on croyait enfermées pour toujours dans des disques d’ethnomusicologie ou les pierres au bord des chemins, musiques anciennes des églises ou séculaires des bas-fonds. A la fois grave et gracile, le mélange est de l’ordre de l’alchimie : de la grande pop française produite au cordeau (et mixée par Rob & Jack Lahana, qui ont fait les merveilles que l’on sait sur les disques de Phoenix ou Sebastien Tellier) qui lévite entre la rocaille et la mésosphère, lettrée mais jamais pesante, excentrique mais jamais compliquée, intimiste mais jamais excluante. Avec son histoire, ses désirs de musique, sa nostalgie et sa pudeur aussi, Barbagallo s’est construit un territoire intermédiaire accueillant et étrange, un old weird country de paysages agité de bourrasques intimes, foulé de corps astraux et de chairs sublimes. Inspiré par la limpidité de Jean Echenoz et la poésie de Guillevic “qui refuse la métaphore et s’appuie sur l’essence des choses”, Barbagallo a trouvé sa langue de chanteur et sa voix d’artiste. Grand Chien est sa prière et il va tout changer.