Marvin Jouno

Marvin Jouno

Peu de règles régissent vraiment les disciplines de l’Art, mais dans le monde du cinéma, il en est une que l’on ne contourne pas : un scénario ne prendra corps qu’avec un décor qui lui va bien, et vice-versa. Cet aphorisme vaut également pour la musique, la pop en première ligne. La pop ? Oui, dans son sens même de “musique populaire”, et c’est bien pour cela que les visionnaires dans ce domaine sont peu nombreux. Marvin Jouno en fait partie. Malice du destin, ce jeune trentenaire a découvert son destin musical dans le milieu du cinéma en tant que décorateur. On tient la clé de son sens de la mise en scène : la “pop en VF” de Marvin Jouno est complète, riche, d’une ouver- ture et d’une fraîcheur auxquelles aucune étiquette ne ferait réellement honneur. Pourtant, il suffit d’accepter ce paradoxe qui n’en est pas un : on peut composer de la pop music en ayant de grandes ambitions artistiques. Marvin est scénariste de sa propre vie dans ses textes, tout en élaborant son univers musical avec soin, épaulé par ses deux acolytes. Dans le rôle de l’ami d’enfance, Angelo Foley. Avant tout directeur artistique, son talent s’est développé en modelant la musique des autres (Christine & The Queens, Yanis...), avant de prendre part à la vision musicale de Marvin. S’ils explorent des trajec- toires ensemble depuis plusieurs années, son travail de réalisateur artistique prend de l’ampleur avec ce premier EP, Ouverture. Agnès Imbault, pianiste de formation, vient compléter un trio soudé, de l’écriture des arrangements jusqu’à la scène. Ce premier véritable EP, qui donnera les clés de son univers avant l’arrivée d’un album pour le début de l’année 2016, a été élaboré en neuf mois. Les premiers mots ont été posés au début de l’été 2014, entamant un travail d’écriture méticuleux qui s’achèvera par un passage en studio en décembre. Un challenge énorme pour Marvin, qui souhaite avant tout allier la modernité des pro- ductions à l’anglaise, avec un style d’écriture utilisant le français d’une manière très mélodique, presque joueuse. Sans se départir de l’ambition textuelle propre à sa langue. Quelque chose qui n’a jamais été réalisé jusque là, et qui demande un talent d’équilibriste à l’auteur - qu’il est avant tout. Si l’introduction de “Quitte à me quitter” sonne l’arrivée de vents froids venus d’Outre-Manche, la voix, extrêmement lyrique et assumée, crée un délicieux décalage qui donne à sa musique toute sa saveur. Très synthétique, jamais trop touffu, ce morceau renvoie autant à l’élégance de London Grammar qu’à la douce dramaturgie pop de Woodkid. Et annonce l’orage d’émotions à venir... “Si le vous vous plaît”, évoque le voyage - intérieur comme extérieur - du chanteur parisien vers une muse lointaine qu’il prend en dévotion et dégage un romantisme instantané. Dans le rythme syncopé, dans les mélodies douces-amères, dans le dialogue qu’il installe avec cette inconnue sans visage qu’il est prêt à vouvoyer par amour. Doit-on chercher l’inspiration du David Bowie de la fin des seventies dans la très Berlinoise “Est-ce l’Est” ? Le décor de la capitale allemande, posé tant dans les textes que la musique solennelle, rap- pellerait davantage une union entre la mélancolie de la Suédoise Lykke Li et le grandiose d’Arcade Fire. Le résultat tient autant de la pop que de la musique de film. Les souvenirs, l’amour et le temps qui passe: “Dans l’Étang” est un appel à vivre sa vie au bon tempo, en appréciant la beauté des reflets qu’elle nous offre. Une chanson audacieuse dans son instrumentation, puissante et jouant sur des triolets, rares en pop comme en musique électronique. En quatre morceaux, Marvin Jouno offre une fresque impeccable de son univers, qu’il peaufine depuis 2012. Construit par ses premières scènes, il vient à bout d’une équation que bien peu d’au- teurs-compositeurs “en français dans le texte” ont résolu. Jouer avec la sonorité des mots, manier la langue d’une manière presque “british”, s’émanciper du poids de son panthéon personnel (d’Alain Bashung à Étienne Daho), bref, trouver le chemin de la troisième voie. Un plan de route qui pourrait sceller pour lui un destin grandiose.