Fuzeta

Fuzeta

Les philosophes des Lumières, déjà, l'assuraient, les voyages forment la jeunesse. Chez Fuzeta, ils sont intérieurs, et sous les plis topographiques qu'ils dessinent réside le secret d'une éternelle jouvence sonique, le quatuor remettant au goût du jour une certaine idée du songwriting : le loud quiet loud, cette approche dichotomique de l'amplification qui fit les grandes heures du rock indépendant américain au tournant des années 90. Partis du Morbihan, où ils se rencontrèrent à l'âge où la moindre promenade en sous-bois est une péripétie mythologique, les frères Sims (Charles, Dorian et Pierre, respectivement bassiste et guitaristes-chanteurs) et Jérémy Hervé (batterie) se sont d'abord rendus dans le petit village de pêcheurs de l'Algarve qui donne son nom à leur groupe, sur les traces d'une adolescence buissonnière à la Huckleberry Finn. Ils en ont ramené en 2015 Dive, un premier EP condensant, dans un magma d’électricité d'où jaillissent d'aveuglantes mélodies chorales, toutes les contradictions de cet âge où la quiétude le dispute en permanence à l'impulsivité. Il y avait du Band of Horses, entre autres chantres d'une americana plus chromée que boisée, dans cette manière de s'élever par la voix au-dessus de panoramas fantasmatiques. Il y avait surtout du Thursday, entre autres grands sentimentaux du hardcore, dans cette volonté de matérialiser en quelques coups de médiator les tempêtes les plus intimes. Si bien que Dive fut mis en boîte par Amaury Sauvé, l'un des producteurs emblématiques de la scène extrême hexagonale. Une rencontre fortuite, connaissant les affinités musicales de Charles, Dorian, Pierre et Jérémy, qui se réclament plus des épanchements tamisés de Bon Iver que des déflagrations émotionnelles de Sunny Day Real Estate. Mais une rencontre fructueuse : Fuzeta a, dans la foulée de l'enregistrement, multiplié les concerts d'envergure (Transmusicales, Printemps de Bourges, Francofolies...), déployant sur scène l'énergie live canalisée en studio, celle-là même qui, un peu plus tôt, avait séduit le jury du très convoité prix Ricard S.A. Live Music. Le trip aurait pu s'arrêter là. Sauf que la fratrie étendue compte bien prouver qu'il y a une vie après les tremplins. Et elle commence un peu plus au nord, à Lisbonne, dans l'un des plus pittoresques bars à cocktails de la capitale portugaise, le Pavilhão Chinês, qui prête son nom et son foisonnement de détails au nouvel EP de la bande. Un disque moins insouciant que son prédécesseur, translation urbaine oblige, mais aussi plus équilibré dans sa structure, qui touche à une forme inédite sur le territoire hexagonal de post-rock chanté la gorge tendue – comme si les anges refusaient de survoler les pièces les plus majestueuses de Explosions in the Sky. Ces cinq morceaux, véritables concertos pour falaises et vagues (y compris celles qui déferlent sur l'âme), Fuzeta les a mûris avec le soutien d'une équipe fidèle, en tête Amaury Sauvé, ainsi que le Manège de Lorient, qui soutient le groupe depuis ses débuts. Mais c'est évidemment tous seuls comme des grands enfants, attendus au tournant mais exaltés par l'horizon, qu'ils les concrétiseront sur les scènes du pays, à commencer, le 11 février, par celle du Point Éphémère, le temps d'une release party qui devrait faire du bruit. Jusqu'à la prochaine halte.