Katerine

Katerine

Chanteur populaire expérimental depuis près de quinze ans, Katerine est aujourd’hui connu comme un auteur en diagonale de tous les autres et comme un musicien trivial qui se réinvente lui-même en réinventant la chanson. L’explosif Robot après tout, en 2005, est ainsi venu récompenser une trajectoire à toute épreuve, en touchant le grand public sans rien céder aux intentions de Katerine de bousculer et détourner les codes de la bienséance musicale française. Ceux qui le suivent album après album, films après livres, spectacles après performances, depuis 1991 n’auront pas été étonnés d’assister à telle collision entre l’un des garçons les plus sensibles et singuliers de cet entre-deux siècles et son époque troublée, hyperactive, anxiogène et hédoniste à la fois. Katerine, sans le chercher absolument, a su prendre le pouls de nos obsessions collectives – le voyeurisme avec Louxor j’adore, la célébrité avec 100% VIP – en y ajoutant une touche fantaisiste comme avaient su le faire avant lui Trenet, Nino Ferrer ou des cinéastes amis comme Luc Moullet ou les Frères Larrieux. On ne sera pas plus surpris de le voir réapparaître cinq ans plus tard avec un nouvel album radicalement différent mais tout aussi novateur et extrême, stimulant et ludique que Robot après tout. Humain avant tout, Katerine reçoit ici chez lui, et l’album s’intitule Philippe Katerine comme s’il fallait l’aborder en appuyant sur la sonnette pour y entrer. A l’intérieur on y croisera ses parents – sur cette pochette extravagante que l’on doit au photographe local de Chantonnay (85111) mais aussi au détour d’une chanson -, on entendra sa fille Edie, Jeanne Balibar et bien sûr l’hôte des lieux remettre en jeu son titre d’amuseur/jouisseur situationniste d’une société du spectacle à laquelle il n’a que trop manqué.

En réunissant autour de lui un trio de musiciens complices – l’ex-Mikado Gregori Czerkinsky en homme-orchestre, Sébastien Moreau à la basse et Philippe Eveno à la guitare -, Katerine voulait retrouver les sensations primitives des enregistrements des années 50, des premiers Elvis et de son cher Buddy Holly. Il cherchait aussi à renouer avec ce minimalisme intuitif des héros du lo-fi qu’il a toujours admiré et qui ont inspiré ses premiers enregistrements, Jad Fair ou Daniel Johnston, ces exceptions naïves et libertaires d’un monde rock aseptisé. De la cinquantaine de propositions qu’il avait imaginé seul à la guitare ou lors de rêves particulièrement cocasses (voir titre 21), la moitié sera retenue lors des séances de studio. Après l’orgie dialectique du précédent album, Katerine souhaitait aussi épurer ses textes au maximum – il a songé au départ écrire en anglais et envisage maintenant de traduire l’album en plusieurs langues -, chercher des mécaniques de langage au lieu d’à tout prix faire sens. Forcément, le résultat surprend, perturbe, fait rire aux éclats autant qu’il dérange. Le couplet/refrain servi dans la tradition française, Katerine a déjà beaucoup donné, il a même à son catalogue quelques merveilles du genre qui n’émurent que trop modestement les foules en leurs temps. Aujourd’hui il est ailleurs, bien perché mais immédiatement proche, il s’éloigne autant des schémas ordinaires qu’il se rapproche d’une forme ultimement pure d’écriture comme en témoignent avec brio des titres comme Bla Bla Bla, Morts-vivants (sa Place du Panthéon réinventée) ou Cette mélodie. Le confondre, dès lors, avec les bouffons médiatiques et les chansonniers punk lourdingues, serait une erreur d’étourderie. C’est plutôt chez Arthur Cravan ou chez Isidore Isou qu’il conviendra d’aller lui trouver un refuge amical, une proximité en matière d’invention iconoclaste et de licence poétique.

Ceux qui chercheraient à se raccrocher à des chansons à peu près normales trouveront prise avec la désormais fameuse Banane ou les jolis moments de rêveries que constituent Sac en plastique, Vieille chaîne ou le très godardien/gainsbourgien J’aime tes fesses. Mais la force de ce disque insécable, c’est l’impression de carambolage que l’on retient en l’écoutant d’un bout à l’autre, en acceptant de se plier à son articulation, à sa « petite musique » intérieure parfois dissonante, en se laissant balader, surprendre, questionner et quelquefois, il faut bien le reconnaître, taper sur les nerfs. Au final, Le Champ de blé donnera peut-être à ceux qui sauront les saisir les clés de ce disque et sans doute de toute la création de Katerine depuis ses débuts. Un homme dans la foule qui tire la substance d’un art unique à travers son contact aux autres, quelqu’un qui a su faire des petits riens un grand tout, de la folie un jeu, de sa vie une expérience chimique, de la chanson un objet étrange qui plaît autant aux enfants qu’à ceux qui pensent déjà avoir tout entendu. Un chanteur populaire expérimental.