Mina Tindle

Mina Tindle

Deux ans après Taranta, son premier album intimiste qui lui aura valu les louanges d’une critique unanime et la reconnaissance publique, sur ses propres terres comme à l’étranger, Mina Tindle forge avec Parades un grand disque lumineux… Une fenêtre ouverte sur le monde, une invitation au voyage vers des cieux d’azur et un horizon infini. Taranta avait été brodé au fil du temps et des émotions, de tâtonnements et d’expérimentations. Parades, dans toute son éloquente ampleur, a été écrit presque dans l’urgence, en une poignée de semaines estivales. Au fil des 12 plages qui le constituent, l’âme vagabonde et nomade de sa démiurge s’y déploie dans toute sa changeante pudeur. Il est ici question de deuils, d’amour, d’attentes, mais aussi de variations climatiques, là où son prédécesseur était avant tout organique. « Je suis méditerranéenne d’origine, confie l’intéressée. La musique me bouleverse dans ce qu’elle a de sensuel, dans tout ce qu’elle représente comme images, comme couleurs. Avec Parades, j’avais envie de faire un disque d’essence, qui sache capturer les sens. Je suis une contemplative active par le goût, la vue comme le toucher.» Contemplative : le terme résonne étrangement pour qui connaît cette tête bien faite, dans laquelle la pensée foisonne et bout. Mina aura vécu deux ans sur les routes, dans le sillage de Taranta. Deux ans de tournée, d’une existence « singulière, un peu entre parenthèses » au cours de laquelle elle aura acquis en légitimité. L’épanouissement pleinement revendiqué, un sentiment de totale liberté auront finalement pris le pas sur les hésitations des débuts : « La scène m’a enrichie, m’a permis de construire une assise que je n’avais pas jusqu’alors. En tant qu’artiste, j’avais besoin de ce temps pour «grandir». Et puis, écrire, c’est aussi une question d’âge : j’ai eu trente ans l’an dernier, ça a été une année magique. Avec Parades, j’avais envie de quelque chose de très franc quitte à me lâcher dans le vide. J’ai pris des risques, en acceptant comme un pari de composer et d’enregistrer cet album en peu de temps. Mais je l’ai aussi fait en parfaite harmonie avec ce que je suis. Ma musique, sur scène comme sur disque, doit être extrêmement honnête, sinon je n’y crois pas.»

Elle s’est aussi démarquée par un tempérament opiniâtre, de ceux qui ne maquillent rien à coups d’artifices et de faux-semblants. Auteure, compositrice, interprète, Mina Tindle ne néglige aucun de ses talents : « j’aurais du mal à me cantonner au rôle de chanteuse ; ces trois facettes, c’est une jolie casquette, un tout. » Elle en joue comme d’une palette qui lui permet d’exprimer, d’imprimer ses humeurs, en touches impressionnistes ou toiles colorées. Au fil des doubles sens qu’elle affectionne, d’une pensée en cascade, d’un esprit d’escalier, Mina promène son monde, sans efforts, entre cadavres exquis, jeu de pistes et ludiques digressions, sans jamais perdre l’auditeur le long de ces délicates circonvolutions… Loin du format de la pop song classique, le champ des possibles est immense : elle a fait de cet opus une terre de contrastes qui se revisite, à chaque écoute, avec une curiosité intacte et des sentiments nouveaux. Parades saisit l’affectation comme les incandescences ; les ballades susurrent, les titres up tempo sont des cavalcades à bride abattue.

Parades, le titre, est aussi significatif de ce grand écart devenu accomplissement : «Parades, ce sont des torses bombés, beaucoup de rouge à lèvres, des mouvements de taekwondo, la musique des corps qui se tournent autour… Parades, ce sont aussi des araignées mangeuses de serpents, des marins aux abois, des madones pleines de doutes, des fourrures qui ne réchauffent pas vraiment, des pas de deux à cloche-pied, un soleil andalou impitoyable, l’appel du Grand Nord, la peau comme résolution.» Mina joue avec les différents sens que revêt le titre de son album : la musique est tour à tour vécue comme un mécanisme d’autodéfense, comme une célébration joyeuse ou un élan collectif ; comme un chant tantôt désespéré, tantôt conquérant, qui caractérise l’éternelle parade amoureuse. Sur ce canevas, sa voix prend tout son relief et son plein essor ; l’esthétique, le sens du mot agrippent par surprise, coulent de source ou jouent à cache-cache, dans un habile brouillage de pistes. Une dynamique déjà instaurée, avec l’aide de JP Nataf, sur Taranta : «J’ai vu, à l’époque, comment il travaillait la langue française, comment il en jouait. JP a infusé sur moi, et comme je suis une véritable éponge…» Avec ses scansions très spéciales, elle revisite en détail un périmètre qu’elle avait déjà délimité et nommé sien pour en faire, au final, «quelque chose de moins cérébral et de plus spontané.» Olivier Marguerit, avec qui elle collabore à la scène depuis son premier EP, a été désigné coréalisateur et copilote de ce disque. «Là où JP, grand poète et mélodiste de la chanson française, était orfèvre perfectionniste, Olivier s’est fait sculpteur exalté dans le son comme la prise de risque. Tous deux ont eu la même bienveillance, le même respect à l’égard de mes chansons… Olivier a joué de presque tout sur Parades : cet album, nous l’avons fait main dans la main.» Autour des guitares et des claviers des deux amis, citons, au chapitre des présences qui font mouche, celle du Dirty Projectors Brian McOmber à la batterie, du compagnon de scène Guillaume Villadier qui aura posé ses guitares sur plusieurs titres et du mixeur de renom Craig Silvey (Portishead, The National, Arcade Fire…). Avec Bryce Dessner (The National, Clogs), elle enregistre à Brooklyn deux titres : “L’Astrakan” et “Taranta” – ce dernier en émanation fugace du passé. Mina Tindle brouille alors les pistes et joue les filandières en réinterprétant ce morceau – ode à la tarentelle italienne qui avait donné son nom au précédent album sans jamais y figurer – et en l’enregistrant finalement en terre américaine… «Il y a toujours, d’après moi, des territoires nouveaux à explorer : je ne cherche ni à combler un vide ni à jouer les chaînons manquants : je suis foncièrement animée par l’envie de rencontrer l’Autre. Plus de la moitié des morceaux de Parades sont écrits en français : j’ai aimé confronter “des chansons françaises” à des sensibilités anglosaxonnes – celles de Bryce, de Craig, de Brian – qui avaient nécessairement un autre rapport au texte et à sa musicalité et voir ce qui se passait. Travailler avec JP Nataf ou Olivier Marguerit procédait de cette même envie, de ce même besoin de rencontre qui crée des mondes nouveaux… Tout cela reste heureusement très intuitif “ Le long des cris de guerre conquérants que sont “I Command”, “Seaside”, des souffles intimes de “Dehors”, “Plein Nord” et de “Ta Peau”, des évocations sinueuses et bienveillantes de “Je Sais” ou du nerveux “Pas Les Saisons”, Parades tend des passerelles entre folk sylvestre à la Bon Iver et pop française. Mina puise son inspiration dans un vaste registre, de la variété italienne de Lucio Battisti à l’indie rock en passant par le tropicalisme brésilien des années 70. Elle explique, aussi, avoir beaucoup réécouté les classiques français ces dernières années, comme pour mieux se réapproprier un héritage mis de côté jusqu’ici. Elle avoue « une obsession pour les voix, comme si elles étaient des miroirs de l’âme. Milton Nascimento, Nina Simone, Roy Orbison, Jacques Brel, et plus récemment Beth Gibbons, Chan Marshall ou James Blake apportent une part d’intemporel à leur répertoire, grâce entre autre à la sincérité de leur interprétation”

Kaléidoscopique, exotique, ésotérique, Parades parcourt la carte des acclimatations en même temps qu’il joue les chamanes : Mina Tindle y convoque mages et marabouts, ombres et lumières, rites incantatoires ou guérisseurs pour un résultat qui ne laisse jamais indifférent : « si cet album doit traduire un état d’esprit, explique-t-elle, c’est la volonté, la foi en l’action… Dans ce domaine-là, on ne peut pas faire les choses à moitié.»